Au nord du Togo, dans la région des Savanes, tout le monde sait que les violences basées sur le genre (VBG) existent, mais presque personne n’ose les dénoncer. Entre honte, pression communautaire et poids des traditions, les victimes se taisent et les affaires se règlent le plus souvent à l’amiable, au détriment du droit.
Dans la région des Savanes, les VBG, sous leurs multiples formes, sont connues de tous. Lors des ateliers et des débats publics, les discours sont soignés. Dans les communautés, en revanche, la parole reste difficile, surtout quand il s’agit de dénoncer des cas. « On ne peut pas parler librement de VBG ici à cause du poids des traditions, des normes et des croyances sociales », déplore une habitante de Koni. Selon plusieurs sources, ces violences auraient augmenté depuis le début de la crise sécuritaire, d’après le rapport sur l’état des lieux des VBG dans la région des Savanes, conduit par GEME-SA.
La peur de la stigmatisation, la pression familiale ou communautaire et la honte sont les principales causes de non-dénonciation. « Quand tu parles de tes problèmes familiaux, la communauté se moque de toi », confie D. G., 40 ans.
Ces affaires se règlent donc souvent à l’amiable. C’est le cas de Dimbien (nom d’emprunt). À la sortie de son apprentissage en couture, elle est abordée par un jeune homme qui l’invite à monter sur sa moto, sous prétexte de lui indiquer une maison qu’elle connaîtrait. Profitant de sa naïveté et de sa vulnérabilité, il détourne le trajet et l’emmène de force à son domicile, où il la viole. Sous le choc, paralysée par la peur, la honte et le poids des stéréotypes, la jeune fille garde le silence. Deux mois plus tard, elle présente un état de santé qui résiste aux soins initiaux. Sur le conseil d’un proche, sa mère l’emmène au centre de santé du village. Les examens révèlent une grossesse. Face au diagnostic, Dimbien raconte enfin ce qu’elle a subi.
Interpellé par la famille de la victime, l’auteur nie d’abord les faits. Il finit par les reconnaître après le témoignage d’un aîné de la famille, qui affirme l’avoir intercepté le jour de l’agression. Dimbien est alors donnée en mariage à son agresseur. « Des Dimbien, il y en a plein dans nos communautés, sans qu’aucun service en soit informé. »
D’après plusieurs témoignages, la plupart des victimes cherchent d’abord de l’aide auprès de leur famille. Cette démarche débouche rarement sur une solution. Poman, 30 ans et mère de famille, en témoigne avec désarroi :
« J’exerçais un commerce avant de me marier. Après le mariage, mon époux m’a interdit toute activité génératrice de revenus, sous prétexte que je me laisserais draguer par d’autres hommes. Pour survivre, j’ai continué malgré les injures, les menaces et même les coups. Quand je ramenais de l’argent à la maison, il le récupérait. J’ai touché ma tontine (une tontine circulaire entre femmes d’une coopérative) et il a acheté un terrain pour moi. Quand j’ai eu besoin d’argent pour compléter les soins de notre enfant, je lui en ai demandé. Il m’a remis une somme en m’expliquant que c’était le reste de l’argent du terrain, qu’il avait vendu entre-temps. Surprise, choquée, je ne savais plus quoi faire. Une réunion de famille a été organisée avec ses frères. Ils l’ont condamné, mais m’ont demandé de ne pas porter plainte contre mon mari. »
D’autres victimes se tournent vers des acteurs de proximité : chef de village ou de canton, gendarmerie ou One Stop Center. Ces acteurs privilégient la conciliation. Quant aux centres de prise en charge, les communautés les perçoivent davantage comme des lieux de contrainte que comme des lieux de droit. « Je veux convoquer mon mari, mais j’ai peur qu’on le mette en prison. Il ne me le pardonnera pas », confie Poman. Pour Beitien Y., chef de ménage, la menace est claire : « Si ma femme me convoque chez le chef de canton ou dans un centre, elle y va, mais elle ne reviendra plus chez moi », lance-t-il avec sarcasme.
Dans les Savanes, les efforts du gouvernement pour rendre opérationnel le dispositif de lutte contre les VBG sont visibles : centres d’écoute, maisons de justice et One Stop Center, inauguré en 2025. Ce dernier a reçu 335 cas au cours de sa première année. Plus de 200 cas ont déjà été signalés en fin octobre 2026, indique Kpatcha Batchabani, coordinateur adjoint du centre.
Pourtant, les VBG sont encore largement banalisées dans les communautés et rarement reconnues comme une violation des droits humains. Réhanath Touré-Mamadou, membre de l’association Tchowouré, observe que « l’information est là » : les gens savent que la loi existe. « Mais le poids institutionnel et celui des traditions ne favorisent pas son application. »
Elle dénonce un statut de la femme encore défini par ses liens avec les hommes : « Dans nos communautés, la femme reste la propriété de quelqu’un. » Si elle n’est pas la fille de son père, elle est l’épouse de son mari ou la sœur de son frère, « jamais un individu à part entière ».
Ces représentations sont partagées par des femmes elles-mêmes. Lors d’un atelier à Mango, une participante a déclaré qu’« une vraie femme doit accepter de se faire corriger par son mari quand elle est en faute » et qu’elle n’a pas à parler quand l’homme parle. « Si tu prends la parole devant un homme, tu es impolie », renchérit Zélia, revendeuse de 42 ans. La pauvreté, la consommation d’alcool et de drogues amplifient ces violences. Les femmes et les filles déplacées, en situation de handicap ou vivant en milieu rural seraient les plus vulnérables.
Tani LALLE